L’autre voix des « Fantômes de Shearwater »

📷© Actes Sud / Collection Gaïa.


Comment faire résonner un roman dans une autre langue sans en perdre l’essence ? Marie Chabin raconte son travail minutieux qui a donné une voix française au thriller écologique « Les fantômes de Shearwater », de l’Australienne Charlotte McConaghy paru aux éditions Actes Sud / Collection Gaïa, en janvier dernier. Sur Humanvibes, elle nous ouvre les portes de son univers et explique comment elle a accompagné jusqu’à ses lecteurs francophones ce roman multi-récompensé en France.

Q1. En quoi le roman  Les fantômes de Shearwater  se distingue-t-il des précédents de Charlotte McConaghy que vous avez pu traduire ou lire ?

MARIE CHABIN – Il se distingue d’abord par le décor : nous étions dans les Highlands écossais pour le précédent (Je pleure encore la beauté du monde, 2024), et nous sommes dans une île perdue au beau milieu de l’océan austral pour celui-ci. La rudesse du climat et la beauté des paysages sont cependant omniprésents. Charlotte McConaghy développe certains thèmes qui lui sont chers dans ses trois romans : l’écologie, le dérèglement climatique, la place des femmes dans la société, les relations familiales et amoureuses – autant de sujets qu’elle traite à chaque fois sous un angle différent. Celui-ci est peut-être plus sombre, plus oppressant, sans doute parce que l’action se déroule sur une île.

Q2. Quelle a été la principale difficulté de traduction de ce roman ?

La précision terminologique m’a demandé un gros travail de recherche, notamment dans le domaine de la botanique avec les chapitres d’Orly, le benjamin de la famille Salt qui est incollable sur le monde végétal. Plusieurs scènes particulièrement émouvantes m’ont également donné du fil à retordre, en ce sens qu’il m’a fallu concilier sensibilité et rigueur, ce qui n’est pas toujours facile.

Le roman met les individus à l’épreuve où la résilience devient une force essentielle pour avancer. © Actes Sud / Collection Gaïa

Q3. Le roman est profondément ancré dans un environnement australien. Vous documentez-vous sur la faune, la flore ou les réalités locales avant de traduire un roman comme celui-ci et comment conserver cette identité tout en restant accessible à un lectorat français ?

Quand je traduis un roman, je commence par mettre une punaise sur le planisphère affiché dans mon bureau pour planter le décor : c’est le début d’un long voyage ! J’écoute aussi des morceaux de musique en lien avec le texte – dans le cas des Fantômes, j’ai longuement écouté des chants de baleines et la BO du Grand Bleu. Et bien sûr, je me documente tout au long de l’avancement du projet sur le pays, la région, les paysages, le contexte social, les thématiques abordées. Et comme je crois que les lecteurs se laissent volontiers entraîner dans les univers des auteurs qu’ils choisissent de lire, j’aime bien conserver quelques spécificités linguistiques – garder par exemple le aye pour dire oui en Écosse dans le précédent roman de l’autrice ou bien les Aussies pour désigner les Australiens dans celui-ci – tant que cela ne nuit pas à la compréhension, bien sûr.

Q4. Les personnages portent beaucoup de silences et de non-dits. Est-ce plus difficile à traduire qu’un texte très dialogué ?

Oui, c’est vrai : les silences sont forts et parfois assourdissants dans ce roman. Cependant, je ne crois pas que cela soit plus difficile qu’un texte chargé en dialogues. Il faut juste respecter ces silences, ces moments d’introspection, ces échanges de regards, et se garder surtout d’expliciter, de décrypter. J’aime beaucoup les dialogues, cela dit, et je m’efforce de les rendre aussi naturels que possible à l’oreille, en fonction des locuteurs – ce qui me vaut quelques séances de relecture à voix haute en solo.

Q5. À quoi ressemble concrètement une journée de travail lorsque vous traduisez un roman ?

Ah, les jours se suivent mais ne se ressemblent pas. Depuis quelque temps, j’essaie d’avoir des horaires assez réguliers – j’aimais beaucoup travailler la nuit mais je n’ai clairement plus la même capacité de récupération qu’à 30, 40, voire 50 ans ! Alors je me prépare un café, je pousse la porte de mon bureau vers 8h30, je lis mes mails puis je démarre ma journée de travail avec FIP ou une playlist adaptée en fond sonore. Le livre que je traduis est posé sur un lutrin – en plus de mon amour inconditionnel pour l’objet, j’aime tourner les pages, ça me permet de visualiser le chemin parcouru et de mieux programmer mes séances de travail. Et voilà, je plonge dans les mots. Quand tout roule, que la concentration et l’inspiration sont au rendez-vous, je fais une pause pour déjeuner puis je m’y remets jusqu’à 18 heures. J’aime bien avoir de longues plages de travail devant moi. Une fois que je suis dans le texte – l’immersion demande souvent un petit moment – je déteste être dérangée mais on échappe rarement aux intrusions du monde extérieur quand on bosse à la maison. Bon, évidemment, ça a l’air simple comme ça, mais chaque texte réserve son lot de surprises et de difficultés et puis parfois, la vie personnelle s’en mêle et il faut composer – c’est aussi ça, le sel du métier.

En quelques années, Charlotte McConaghy s’est imposée comme une figure incontournable du roman australien contemporain. © Actes Sud / Collection Gaïa

Q6. Travaillez-vous en échange avec l’autrice lorsque certaines ambiguïtés subsistent ?

Dans le cas des romans de Charlotte McConaghy, je n’ai jamais rencontré de difficultés qui m’auraient obligée à la contacter. J’ai la chance d’avoir un cercle d’amies anglophones, dont une voisine traductrice américaine, qui éclairent volontiers ma lanterne quand j’ai des doutes sur une tournure de phrase, le sens caché d’un mot, etc. J’ai été ravie de pouvoir échanger avec Charlotte McConaghy à plusieurs reprises, notamment parce que le roman a reçu plusieurs prix cette année : le prix des libraires, le grand prix des lectrices ELLE et le prix Babelio : une joie partagée avec toute l’équipe d’Actes Sud – Gaïa ! Pour répondre d’une manière plus générale, les auteurs que j’ai eu l’occasion de contacter pour d’autres projets ont toujours été heureux de répondre à mes questions et d’éclaircir les points un peu opaques.

Q7. À l’heure où l’intelligence artificielle traduit en quelques secondes, qu’aimeriez-vous que les lecteurs comprennent sur la valeur ajoutée d’un traducteur littéraire humain ?

Ah, je vais essayer de répondre brièvement – ce qui n’est pas mon fort, je dois l’avouer. Tout est une question de sensibilité et d’émotions. Quand un texte vous habite, vous entrez dans une espèce de transe qui vous pousse à choisir les mots justes, précis, empreints de poésie s’il le faut. Vous riez ou vous pleurez, vous frémissez ou vous soupirez et toutes ces émotions passent forcément dans votre traduction – c’est ça, la loyauté envers l’auteur : entendre sa voix, percevoir ce qui l’a animé quand il a écrit son roman Je ne comprends pas qu’un texte écrit par un humain puisse être traduit par une machine sans âme et donc sans état d’âme. N’oublions pas que ce même texte sera lu par un humain sensible. Alors comme le souligne le collectif En chair et en os qui se bat contre l’invasion de l’IA dans nos métiers (et la vie en général) : ne soyons pas technophobes mais soyons résolument technocritiques… et continuons à nous émouvoir en lisant des textes écrits et traduits par des humains !

Marie Chabin a été diplômée en 1990 de l’Institut de management et de communication interculturels (ISIT). © Marc Belouis / Humanvibes (2026)

Q8. Si vous deviez convaincre une personne de lire Les Fantômes de Shearwater en une minute, que diriez-vous ?

Si vous avez envie de dépaysement, envie d’apprendre un tas de choses sur les plantes et la crise écologique, si vous avez envie de vibrer avec les personnages au fil des nombreuses péripéties, et si en plus, vous attachez de l’importance au style et à la langue, alors ce roman est fait pour vous (20 secondes chrono !)

Propos receuillis le 24/08/2026

Et pour approfondir :

L’école européenne des carrières internationales initialement spécialisée dans la traduction et l’interprétation, l’ISIT a progressivement élargi son champ d’expertise pour former aux carrières internationales dans les domaines du droit, des sciences politiques et de la communication.

Le bateau ravitailleur des terres australes « Marion Dufresne« , du nom de l’explorateur français Marc-Joseph Marion du Fresne, dit Marion-Dufresne (1724-1772), qui a découvert les îles Crozet et Marion en 1772.

Des iles françaises dans les mers australes françaises inscrites au patrimoine mondial depuis 2019 qui pourraient bien ressembler au paysage du roman Les Fantômes de Shearwater !

Terres et mers australes françaises – Le film – TAAF (2019) – YouTube

En 2026, la réserve du Svalbard en Norvège dépasse 1,4 million d’échantillons de semences stockés à une température inférieure à moins18 degrés La chambre forte arctique a notamment accueilli ses premiers dépôts du Guatemala et du Niger, ainsi que les premières graines d’olivier de son histoire (venant d’Espagne, ces graines protègent la biodiversité de tout le bassin méditerranéen Europe du Sud, Afrique du Nord et Moyen-Orient), pour faire face au changement climatique. En Arctique, le réchauffement rapide fait fondre le permafrost, provoquant en 2017 une infiltration d’eau dans le tunnel de la réserve (sans toucher les graines). Pour y remédier, la Norvège a étanchéifié l’accès et renforcé la réfrigération pour garantir le maintien des -18 °C vitaux pour les semences. Un des sujets, ô combien capital, abordé dans le roman Les Fantômes de Shearwater…

Le coffre-fort du monde est en Norvège (2020) – L’Effet Papillon / Reportages internationaux – YouTube

La réserve du Svalvard Glogal Seeds Vault.

Marc / Humanvibes

By Marc BELOUIS

Bienvenue sur le nouveau Humanvibes depuis le 28/09/24 qui est devenu au fil du temps un média. Le premier site a été créé en octobre 2013 grâce à un ami, Johan, qui m'a soumis l'idée de me lancer et qui m'a apporté son aide technique. Je souhaite vous donner des "vibrations" dans les domaines du développement personnel, de la communication et de la culture. J'espère qu'elles vous permettront de vous enrichir, de vous améliorer dans vos habitudes de travail, et plus généralement dans votre vie au quotidien, tout comme moi à travers la réussite de ce site pour lequel je me suis développé personnellement. Sachez que votre bien-être et votre réussite passent par le changement, et n’oubliez pas que VOUS ÊTES VOTRE SEUL(E) ATOUT pour faire bouger les lignes dans un monde de plus en plus déshumanisé. Alors, vibrez, résonnez, partagez, changez ! Bonne lecture ! Marc

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